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6 août 2013 2 06 /08 /août /2013 14:49

Argenteuil : comment la guerre du voile s’est rallumée

Comme à Trappes, la colère monte dans cette ville du Val-d’Oise et les actes anti-musulmans se multiplient. Agathe Logeart démonte les mécanismes de cette bataille politico-religieuse.

22 juin 2013, conférence de presse de Rabia, 17 ans, qui a porté plainte pour agression. Ici avec son père, Abdelkrim B.(à gauche), et son avocat, Me Hosni Maati. (Miguel Medina-AFP)

Tout le monde avait oublié Argenteuil quand Trappes s’est embrasé, le 18 juillet, à la suite du contrôle par la police d’une femme portant le niqab. Pendant deux jours, ou plutôt deux nuits, les voitures ont flambé. Une première en France, où jamais des émeutes n’avaient été déclenchées pour protester contre l’”islamophobie”. Mais à Argenteuil, où deux femmes affirment avoir été agressées parce qu’elles portaient un voile, que s’est-il vraiment passé ? Deux de plus, alors que les chiffres des agressions contre les musulmans ne cessent de croître…

La presse s’est montrée particulièrement circonspecte. Encore marquée par sa crédulité face à la jeune femme qui prétendait avoir été agressée par des Noirs et des Arabes dans le RER D ? Ou troublée par certaines incohérences ? Comme à Trappes, le contrôle d’une femme en niqab avait aussi dégénéré. Mais personne n’a mis le feu, alors on n’y a guère prêté attention. Et pourtant, Argenteuil est une poudrière qui ne demande qu’à exploser, surveillée de près par les services de renseignement : DCRI et SDIG (les nouveaux renseignements généraux), dont les rapports alarmants sur la radicalisation islamiste sont communiqués aux plus hautes autorités de l’Etat. On a frôlé la catastrophe. Et le pire est peut-être à venir.

Deux hommes qui cognent, arrachent le voile

Ce 13 juin, la ministre de la Justice, Christiane Taubira, est en visite non loin de là, à Villiers-le-Bel. Cela tombe bien : toutes les huiles du département (le procureur de Pontoise, le préfet, la directrice départementale de la sécurité publique) sont réunies à ses côtés quand elles sont prévenues par SMS d’une agression commise par deux hommes “genre skinheads” sur une jeune fille voilée dans une rue d’Argenteuil. Elle s’appelle Leïla, elle a 20 ans. Trois semaines plus tôt, des faits similaires avaient été dénoncés par Rabia, une lycéenne de 17 ans. Leurs histoires se ressemblent : deux hommes qui cognent, arrachent le voile et, dans le cas de Rabia, profèrent des insultes racistes.

Les représentants de la justice et de la sécurité se regardent : il faut réagir tout de suite. D’autant qu’à une vitesse inhabituelle les réseaux sociaux s’enflamment : on y parle de visage tailladé, du “sang de nos sœurs”. Deux jours plus tôt, près de la basilique, des policiers avaient dû appeler des renforts et utiliser des Flash-Ball et des grenades lacrymogènes pour se dégager d’une foule survoltée qui leur reprochait de verbaliser Sophia, une jeune convertie, de façon trop agressive. Depuis, dans certains quartiers, la colère gronde, palpable.

Preuve de l’inquiétude des enquêteurs, c’est la direction départementale de la sécurité publique de Cergy-Pontoise qui récupère les deux dossiers d’agression. “On n’a rien laissé passer”, dit Pascale Dubois, la commissaire qui la dirige. Six policiers spécialisés travaillent sur le sujet à plein temps. Très vite, une information judiciaire est ouverte à Pontoise. Une enquête de voisinage “très poussée” est menée. La police scientifique est chargée d’analyser l’ADN de contact sur le voile de Leïla, qui a été déchiré, et sur une mèche de cheveux que ses agresseurs lui ont, dit-elle, coupée. Les caméras des rues voisines de l’agression sont mises à contribution, et les milieux skins, placés sous étroite surveillance. Un soin dont bénéficient rarement les femmes agressées à Argenteuil, qui représentent 75% des 400 plaintes déposées pour agression depuis le début de l’année.

Le maire et l’”islamophobie”

Pourtant, une autre mécanique est en marche. Elle va surprendre tout le monde. Au premier chef le maire socialiste, Philippe Doucet, qui croyait jusque-là avoir les meilleures relations du monde avec l’importante communauté musulmane de sa ville de 105 000 habitants. Au lendemain de l’agression de Leïla, alors que la jeune femme n’a pas encore porté plainte, il se rend à la plus grande mosquée d’Argenteuil, celle que tout le monde ici appelle “Renault” car elle est bâtie sur des terrains ayant appartenu au constructeur automobile. Il doit y annoncer la signature d’un permis de construire pour d’importants travaux et la mise à disposition d’une salle municipale pour accueillir les quelque 5 000 fidèles.

Il n’a rien vu venir quand deux inconnus se mettent à l’invectiver depuis le fond de la salle de prière. L’un porte un imperméable bleu marine sur une tunique blanche et l’autre, une veste kaki et une courte barbe. Il ne les a jamais vus. Devant l’imam débordé, les deux hommes, dans un numéro de duettistes qui paraît réglé au millimètre, dénoncent les “violences policières” et prédisent : “Si demain il se passe quelque chose de grave, vous aurez du sang sur les mains, monsieur le maire !” Ils exigent que “Valls vienne s’excuser !”. Affirment que le maire “a censuré” les vidéos de surveillance, dont l’exploitation – les nouvelles vont vite… – n’a rien donné. Le maire a beau répéter qu’il n’acceptera pas que des “actes islamophobes” soient commis dans sa ville, le mot magique, le mot tabou que les politiques se refusent à prononcer (voir l’interview de Manuel Valls) ne calme pas les esprits. Mais le maire n’est pas au bout de ses peines.

L’après-midi même, c’est une foule de plusieurs centaines de personnes qui se rassemble devant l’hôtel de ville. Des Argenteuillais, bien sûr. Mais pas seulement, loin s’en faut. L’homme à l’imperméable est là. L’homme à la veste kaki aussi. Le premier se fait appeler Elias d’Imzalène. Il est le principal animateur du site Islam & Info (1), conçu “par le musulman pour le musulman”.

Eias d’Imzalène, c’est ainsi qu’il se fait appeler, est le principal animateur du site islamiste Islam & Info. (Capture d’écran)

Quelques semaines plus tôt, il a organisé chez Dieudonné, au Théâtre de la Main d’Or, un débat sur le thème : “Le vivre-ensemble face au choc des civilisations” avec Franck Abed, “écrivain catholique et royaliste”, et Jacob Cohen, qui se présente comme “écrivain juif et militant antisioniste”. L’affiche de la conférence est illustrée par un avion percutant les tours du World Trade Center. Sur son site, l’image qui accompagne l’une de ses interviews est le détournement d’un dollar américain, Lincoln ou Washington étant remplacé par un veau d’or sous la mention “In gold we trust”, supposément émis par la “Jewish Reserve”. Le deuxième homme est Kamel Razkallah, “porte-parole”, dit-il, du Collectif des Habitants d’Argenteuil-Bezons, un groupe “humaniste” monté “juste après les agressions” et qui regroupe un noyau d’une “dizaine de militants” et “plusieurs centaines de sympathisants”. Gérant d’une société d’informatique, il se défend de toute appartenance politique.

Des membres du Collectif Cheikh-Yassine – du nom du fondateur du Hamas tué au cours d’une attaque ciblée de l’armée israélienne en 2004 – sont venus à titre individuel, car leur leader, Abdelhakim Sefrioui, nous a expliqué refuser de cautionner d’autres associations qui selon lui “mangent dans la main du système”. Proche de Dieudonné et membre de son équipe de campagne quand celui-ci envisageait de se présenter à l’élection présidentielle de 2012, il avait déjà participé à un film à la gloire de ce dernier, “Sans forme de politesse”, aux côtés d’Alain Soral, ancien membre du comité central du Front national avant d’en claquer la porte et de se présenter sur la liste “antisioniste” de… Dieudonné aux élections européennes de 2009. Argenteuillais, Abdelkarim Aïchi, porte-parole du Parti des Indigènes de la République, observe alors ce qui se passe avec une certaine incrédulité : “On s’est retrouvés avec plein de gens qu’on ne connaissait pas. Quels étaient leurs objectifs ? Ce qui est sûr, c’est que le maire et le commissaire de police ont été à deux doigts de se faire lyncher.”

Il a raison. Et ce n’est pas une figure de style. La scène est insensée. Alors que Philippe Doucet répète qu’il dénonce des actes “islamophobes”, Kamel Razkallah, casque de moto sur la tête et mégaphone à la main, harangue la foule. A ses côtés, Abdelaziz Chaambi, représentant de la Coordination contre le Racisme et l’Islamophobie (CRI), venu de Lyon, où est implantée son association, tient un micro et hurle des paroles pratiquement inaudibles, sinon le mot “menteur” adressé au maire qui se tient près de lui. Vont-ils en venir aux mains ? Ils n’en ont pas le temps. La foule balance des boulettes de papier sur le premier magistrat de la ville en scandant : “Facho ! Dégage !”

Mais ce n’est rien à côté du traitement infligé au commissaire d’Argenteuil, Christian Goyheneix, qui a bien failli se faire écharper avant de pouvoir entrer à l’intérieur de la mairie au moment où, sous l’impact de projectiles indéterminés, des vitres de l’entrée volent en éclats. Le père de Rabia, Abdelkrim B., intervient : “Ne leur donnez pas l’occasion de nous traiter comme des sauvages. Comportez-vous comme des musulmans. Calmez-vous, on les aura !” Dans la foule, l’ancien maire UMP Georges Mothron est effaré, mais se gardera bien de manifester la moindre solidarité à son successeur : “Philippe Doucet a fait trop de promesses d’emplois ou de logements à la population maghrébine, qu’il savait ne pouvoir tenir. Pas étonnant que cela se retourne contre lui.” Battu d’une courte tête en 2008, il attend sa revanche aux municipales de 2014.

Elias d’Imzalène et Kamel Razkallah font partie de la délégation reçue par le maire après les échauffourées. De même qu’ils iront s’asseoir dans la foulée autour de la table du sous-préfet. Personne au sein des associations argenteuillaises ne semble savoir d’où ils viennent. Mais ils se sont hissés au premier rang. Munis d’une liste de noms, ils réclament des têtes au commissariat, visant notamment une équipe de la BAC, surnommée par les habitants “Bac des Ch’tis”, et une autre, celle du “Chinois”. A Argenteuil, tout le monde connaît ces policiers. Pour leur brutalité et la chasse au faciès dont ils seraient coutumiers, selon leurs accusateurs ? Ou plutôt pour leur efficacité à démanteler les trafics – de stups notamment – dans les cités ?

A la sortie de la réunion, c’est encore Elias d’Imzalène et Kamel Razkallah qui conseillent aux jeunes de filmer tout incident avec leur téléphone portable pour réunir des preuves contre la police. Le soir-même, des dizaines de voitures tournent dans la ville à la recherche de “skins”. Il ne fait pas bon porter un bomber et les cheveux trop courts. La police interpelle un jeune pouvant correspondre au signalement donné par Leïla. Il est plus en sécurité au commissariat que dans les rues de la ville. La jeune femme ne le reconnaît pas, et il est finalement relâché.

Quatre jours plus tard, elle fait une fausse couche. Déjà mère d’une petite fille née au mois de janvier, au moment de son agression elle venait d’apprendre qu’elle était à nouveau enceinte. Quand deux hommes s’en sont pris à elle, elle le leur a dit. Mais ils ont, explique-t-elle, continué à taper, sans proférer un mot. Désormais sur les réseaux sociaux, “la mort du bébé de notre sœur Leïla” est la démonstration que, “aujourd’hui en France, l’islamophobie tue”.

Manuel Valls écrit aux victimes. Il les assure de son “total soutien” et “condamne avec la plus grande fermeté tous les actes de violence, d’autant plus lorsqu’ils sont motivés par la haine et la discrimination”. Et les invite place Beauvau. Une voiture de la préfecture attend une heure au pied de l’immeuble du père de Rabia pour l’y conduire. En vain. Abdelkrim B. estime que c’est au ministre de se déplacer. La réunion se tient sans lui et finalement sans Manuel Valls, qui a dû se rendre à Lourdes du fait des intempéries. Devant le directeur de cabinet, Me Hosni Maati, dépêché par la CRI, se présente comme l’avocat des deux victimes. Il se fait sèchement rabrouer par le mari de Leïla, qui refuse son assistance et choisira pour représenter sa femme l’ancien président de la Ligue des Droits de l’Homme Michel Tubiana. Un détail ? Pas tout à fait. Le vent commence à tourner. L’islamisme radical exprimé par certains, l’omniprésence de “gens venus d’ailleurs” dans l’organisation des manifestations commencent à déplaire.

Mais la parano a gagné une partie de la ville. Le moindre accident de scooter est transformé en bavure policière mortelle. Les SMS annonçant des catastrophes imaginaires circulent, aussitôt relayés par les réseaux sociaux. Un soir, on aperçoit “des hommes au comportement douteux dans une berline noire”, rôdant autour de la gare. “Soyez vigilants, les frères. Et pour les soeurs, ne sortez pas seules.” Des “envoyés spéciaux” du site islamique Anâ Muslim (“Je suis musulman”), portant barbe et tunique longue, sillonnent la ville. Ils interrogent des jeunes qui considèrent qu’il ne faut pas attendre que “la justice fasse son travail” et conseillent aux soeurs d’éviter de sortir, “sauf en cas de nécessité”.

Le 26 juin, le ministre de l’Intérieur reçoit cette fois en personne mais séparément les deux jeunes filles, des membres de leurs familles et leurs avocats. Il leur assure que tout est fait pour mener l’enquête à bien. Le problème, c’est que jusqu’ici elle ne donne rien. Aucun témoignage. Résultat négatif des tests ADN. Un appel à témoins décrivant les agresseurs est diffusé : deux hommes de type européen d’environ 20 ans, 1,80 m, de corpulence normale, vêtus de sombre, dont l’un coiffé d’un bonnet blanc portant l’inscription “NY” selon Rabia ; deux hommes de type européen, d’environ 30 ans, 1,80 m, l’un crâne rasé, l’autre porteur d’une légère crête noire, ce dernier de corpulence musclée et vêtu d’une veste en cuir de couleur noire selon Leïla. “A Argenteuil comme ailleurs, cela peut correspondre à des milliers de personnes.”, soupire un enquêteur. Trouvera-t- on jamais ? Là aussi, le manque de résultats alimente la paranoïa.

Au rendez-vous, cité des Musiciens, dans cet après-midi étouffant de la fin du mois de juillet, ils sont venus à huit. Huit hommes en colère, dont le père de Rabia. Ils ont une quarantaine, une cinquantaine d’années. Tous d’Argenteuil. Certains veulent bien donner leur nom. D’autres se contentent d’un prénom ou d’un pseudo car ils se méfient de la presse, qui privilégierait le traitement des actes antisémites plutôt que les agressions “islamophobes”. Désormais, ils se passent des services du collectif de Kamel Razkallah, n’ont plus revu Elias d’Imzalène et ont monté leur propre “coordination”. Abdelkrim B., le père de Rabia, enrage : “Quand je pense que la police a convoqué mon futur gendre pour creuser, comme ils disent, la piste familiale ! Vous n’allez pas me faire croire qu’on sait envoyer des fusées sur la Lune et qu’on n’est pas foutu d’arrêter deux Pinocchio ! Pour le scoot du fils Sarko, ça a été plus vite, non ?” Ils en sont convaincus : les agresseurs – “pourquoi pas des policiers ?” -, “ils” les cachent. Pas une seconde ils ne croient que les vidéos aient été muettes.

Ils ne sont pas comme leurs parents, souvent illettrés, arrivés directement du bled au bidonville de Nanterre, qui ont passé leur vie à baisser la tête et à qui on refuse toujours le droit de voter aux élections locales. Ils sont nés en France et ont une carte d’électeur. Et on ne les reprendra pas à voter pour la gauche. Vont-ils créer leur propre liste ? Ce n’est pas impossible. “La génération couscous et danse du ventre, c’est fini.” Ils exigent l’abrogation des lois sur le voile à l’école et sur le niqab, qui créent, “comme en Bosnie, un nettoyage ethnique et religieux”. Si “ça brûle dans les banlieues, la responsabilité en incombera aux pouvoirs publics”. Sans plus attendre, ils s’attellent à une nouvelle tâche : constituer des groupes d’autodéfense, qu’ils veulent essaimer dans la France entière. Cela va sûrement plaire à Manuel Valls.

Agathe Logeard – Le Nouvel Observateur - 04-08-2013

(1) Le site Islam & Info, contacté par e-mail, a refusé de nous parler, invoquant un emploi du temps surchargé et l’impossibilité de se libérer avant… fin 2014. Le courrier que nous avons reçu met aussi en cause des articles publiés dans “le Nouvel Observateur” sur la Tunisie, qui “participent à légitimer dans certains cerveaux malades les agressions contre des femmes voilées”.

http://latribuneargenteuil.fr/argenteuil-comment-la-guerre-du-voile-sest-rallumee/

Argenteuil : comment la guerre du voile s’est rallumée
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