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21 août 2013 3 21 /08 /août /2013 09:13

Le Monde.fr | le 21.08.2013 | Par Raphaëlle Bacqué

A l'entrée de l'église, une gerbe de roses rouges est posée à-même le sol de pierre, barrée d'un ruban : "Amitié. Georges Ibrahim Abdallah". La foule qui piétine remarque à peine, pourtant, les fleurs envoyées depuis sa prison de Lannemezan (Hautes-Pyrénées) par le chef présumé de la Fraction armée révolutionnaire libanaise, que défendit Jacques Vergès. Elle cherche bien plus sur ces visages plus ou moins connus, parmi ces vieillards et ces jeunes gens venus parfois d'Afrique ou d'Asie, la trace des différents cercles qui accompagnèrent la vie de l'avocat.

Ils sont là, justement, ces milieux qui ne se fréquentent pas et s'étonnent de se retrouver à l'église Saint-Thomas-d'Aquin, à deux pas du boulevard Saint-Germain, pour enterrer religieusement celui que l'on appelait "l'avocat du diable". On ne lui connaissait pas d'attaches catholiques. Certains même le croyaient resté musulman, lui qui, par conviction autant que par provocation, prit la nationalité algérienne au lendemain de l'indépendance du pays.

"NI SAGE NI SAINT"

Mais le père Alain Maillard de la Morandais, vieux complice de Vergès, le répète : celui qui défendit avec la même verve des dizaines de militants anticolonialistes, l'ancien chef nazi Klaus Barbie, des dictateurs (le Serbe Slobodan Milosevic et l'Irakien Saddam Hussein), mais aussi quelques accusés dans de grands faits divers (Simone Weber ou Omar Raddad) "n'était ni sage ni saint", mais "avait été baptisé."

Dans les premiers rangs, une demi-douzaine de travées sont évidemment occupées par les confrères du barreau, venus en robe noire. Beaucoup des ténors des palais de justice sont encore en vacances, mais on reconnaît Lef Forster, Patrick Maisonneuve, François Gibault et, malgré sa radiation de l'ordre, Karim Achoui. L'ancien ministre et avocat Roland Dumas a rejoint à petits pas le banc réservé à la famille, juste devant deux anciens conseillers de l'ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, que Dumas et Vergès avaient défendu après son éviction du pouvoir.

L'Algérie, elle, a dépêché sa ministre de la culture, Khalida Toumi-Messaoudi, en hommage à celui qui défendit les premiers militants du FLN. L'ancien ministre de la coopération d'Edouard Balladur, Michel Roussin, a salué le général Bozizé, ancien président de Centrafrique sous le coup d'un mandat d'arrêt international depuis qu'il a été renversé par ses opposants.

DIEUDONNÉ, ALAIN SORAL ET THIERRY LEVY

On ne se mêle pas, pourtant, à cet autre petit cercle resté debout au fond de l'église. Là, se tiennent l'humoriste antisémite Dieudonné, en baskets et pantacourt, l'essayiste nationaliste Alain Soral et l'ancien président du GUD Frédéric Chatillon, proche de Marine Le Pen. L'avocat Thierry Levy, ami de longue date, a d'ailleurs prévenu d'emblée l'assemblée : "Jacques n'était pas de ceux dont la mort fait taire les critiques. Derrière ses lunettes rondes, son cigare et son sourire, l'homme avançait masqué et pratiquait de façon déconcertante l'art de déplaire..."

Et c'est comme une leçon de choses de voir aux quatre coins de la nef ces avocats, ces militants d'extrême droite, ces anciens combattants anti-colonialistes, ces ex-clients, comme l'ex-trésorière occulte du RPR Louise-Yvonne Caseta, ces journalistes judiciaires et ces faits-diversiers qui se côtoient et s'ignorent.

"MERCI POUR GBAGBO !"

Chacun a eu un choc en découvrant, portant le cercueil, le fils de Jacques Verges, Liess, véritable portrait de son père, avec son teint mat et des lunettes sur son regard bridé, qui parle en arabe avec sa sœur, Meriem.

Paul Vergès, le frère de l'avocat défunt, président du Parti communiste de la Réunion, est venu de son île avec un groupe de chanteuses. Djamilah Bouhired, la première femme de Jacques Verges et la mère de ses deux enfants, que l'avocat avait épousée après l'avoir défendue comme militante du FLN, a cependant renoncé à assister aux obsèques. Et c'est Marie-Christine de Solages, la dernière compagne de l'avocat, que chacun appelle "la comtesse", en capeline de paille tressée, qui reçoit les condoléances.

Au sortir de l'église, dans cet enchevêtrement éclectique d'amis, de confrères, de badauds, une demi-douzaine d'Ivoiriens criaient encore des "Merci pour Gbagbo !" Alors, couvrant les bravos, un petit groupe de militantes algériennes entourant la ministre venue de l'autre côté de la Méditerranée, ont lancé comme un souvenir une série de youyous.

Autour du cercueil de Jacques Vergès se retrouvent ceux qui ne se fréquentent pas

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