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10 avril 2010 6 10 /04 /avril /2010 15:45

Jean Sevillia, le figaro magazine 03/2005

 

 

Les Polonais voudraient que l’Europe salue la mémoire de ses 14 000 officiers prisonniers de guerre, massacrés en 1940 sur ordre de Staline. Mais le Parlement européen renâcle...

 

Le 7 mars dernier, le président du Parlement européen, le socialiste espagnol Josep Borrell, annonçait que la requête des députés polonais du groupe du Parti populaire européen (PPE, démocrate-chrétien) était repoussée. Ceux-ci avaient demandé qu’à l’ouverture de la session de mars, l’assemblée de Strasbourg observe une minute de silence en l’honneur des officiers polonais massacrés à Katyn, en 1940, sur ordre de Staline. M. Borrell justifiait son refus en arguant de l’impossibilité de commémorer tous les événements tragiques du passé européen. « Pour nous, Katyn, ce n’est pas du passé, a répliqué un parlementaire polonais. Jusqu’au début des années 90, dire la vérité sur ce drame nous envoyait en prison. »

Le 23 août 1939, le pacte germano-soviétique signé par Ribbentrop et Molotov prévoit, dans un protocole secret, le futur partage de la Pologne. Les dés roulent : ce qui deviendra la Seconde Guerre mondiale commence sous les auspices de l’alliance nouée entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique.

Le 1er septembre, à l’aube, la Wehrmacht envahit la Pologne. Le 3 septembre, l’Angleterre et la France déclarent la guerre à l’Allemagne. Le 14 septembre, alors que Varsovie est complètement encerclée, Staline donne l’ordre à ses troupes de passer à l’offensive : le 17, l’Armée rouge envahit la Pologne orientale. Pris en tenaille, les régiments polonais sont écrasés. Le 27 septembre, le gouvernement et le haut commandement polonais se réfugient en Roumanie. Ils gagneront ensuite la France, puis l’Angleterre en juin 1940.

Dès le 28 septembre 1939 est signé entre le IIIe Reich et l’URSS un « traité d’amitié et de délimitation des frontières » . La Pologne est partagée. Dans la partie russe, le praesidium de l’URSS attribue la nationalité soviétique à tous les résidents des territoires incorporés. Tout citoyen est désormais soumis à la loi soviétique, avec les conséquences que l’on de-vine, au moment où le stalinisme atteint son apogée : le personnel administratif et politique est épuré, la répression frappe les opposants réels ou supposés.

Au cours de cette guerre éclair, 240 000 Polonais ont été faits prisonniers, dont environ 10 000 officiers. Si un certain nombre de simples soldats sont libérés début octobre, 25 000 autres sont envoyés construire des routes, et 12 000 mis à la disposition, comme travailleurs forcés, du commissariat à l’Industrie lourde. Deux camps pour officiers sont créés, à Starobielsk et à Kozielsk, ainsi qu’un camp pour les policiers, les gardiens de prisons et les gardes frontières à Ostaszkow. Fin février 1940, 8 000 officiers et 6 000 policiers et assimilés y sont internés.

Ces hommes appartiennent à l’élite de la société polonaise. Staline pense d’abord condamner les policiers sous un chef d’accusation visant les personnes ayant « combattu le mouvement ouvrier international » , ce qui équivaut à des peines allant de cinq à huit ans de détention. Mais sur proposition de Beria (le chef du NKVD, la police politique soviétique), la solution la plus radicale est choisie : l’extermination massive des prisonniers de guerre. Le 5 mars 1940, le Bureau politique décide d’ « appliquer la peine suprême » à 25 700 Polonais, « ennemis incorrigibles » qui « attendent seulement d’être libérés pour participer activement à la lutte contre le pouvoir soviétique » . L’acte écrit porte notamment les signatures de Staline et de Molotov.

Un mois est nécessaire pour préparer l’exécution de cet ordre. Puis, entre le 3 avril et le 13 mai 1940, les prisonniers sont transportés par petits groupes hors des camps. Ceux de Kozielsk sont amenés à Smolensk, où ils sont torturés et abattus d’une balle dans la nuque. Leurs cadavres sont ensuite transportés dans le bois de Katyn, où ils sont ensevelis dans d’immenses fosses communes, au bord desquelles d’autres prisonniers sont exécutés directement : 4 404 corps en tout seront enterrés ici, le nom de Katyn s’étant imposé pour désigner un crime collectif qui, au même moment, est perpétré ailleurs. Les 3 891 officiers de Starobielsk, eux, sont assassinés dans les locaux du NKVD à Kharkov, leurs dépouilles étant enterrées dans la banlieue de la ville. Quant aux 6 287 prisonniers d’Ostaszkow, exécutés dans les locaux du NKVD à Kalinine, ils sont inhumés dans une localité proche. Au total, plus de 14 500 hommes ont été massacrés.

Mais ce n’est pas tout. Puisqu’il faut 25 700 victimes, plus de 10 000 autres prisonniers - simples soldats, résistants civils ou « éléments socialement dangereux » - sont fusillés en application de la directive du 5 mars 1940. Et commence une immense vague de déportation vers le goulag. Selon l’historienne Alexandra Viatteau, entre le pacte germano-soviétique de 1939 et l’attaque allemande contre l’URSS en 1941, les Soviétiques ont déporté au moins 1,6 million de Polonais, dont la plupart sont morts.

En juin et juillet 1941, à la suite de la rupture du pacte Hitler-Staline, la totalité de l’ancien territoire polonais passe sous contrôle allemand. S’installe un régime de terreur qui, à travers les Einsatzgruppen, vise d’abord les Juifs, enfermés dans des ghettos et bientôt dans des camps, mais qui n’épargne pas les autres Polonais : dans l’est du pays, les crimes nazis succèdent aux crimes communistes.

Anéantie, rayée de la carte, la Pologne subit un abominable martyre. Mais les enjeux d’une guerre devenue mondiale vont diviser les Polonais. En décembre 1941, le général Sikorski signe avec Staline un accord qui aboutit à la formation d’une armée recrutée parmi les prisonniers de guerre des Soviétiques. Organisée au Proche-Orient en 1942, cette armée participera à la campagne d’Italie, en 1944, sous la direction du général Anders. A Londres, cependant, siège le gouvernement en exil, qui n’est pas prêt à pactiser avec Staline.

Le 12 avril 1943, coup de tonnerre : les Allemands annoncent la découverte, à Katyn, d’un charnier contenant 4 500 cadavres d’officiers polonais, qu’ils présentent comme des victimes des Soviétiques. L’URSS rejette aussitôt la responsabilité sur le Reich, mais le gouvernement polonais de Londres demande une enquête de la Croix-Rouge internationale, ce qui pousse Moscou à rompre ses relations diplomatiques avec lui. Les enquêteurs envoyés à Katyn concluent à un massacre antérieur à l’occupation allemande, mais les Soviétiques, quand ils reprennent la région, relancent la guerre de la propagande, accusant les Allemands.

Fin 1943, Moscou encourage la formation d’un Comité polonais de libération nationale où les communistes jouent un rôle prépondérant. Installé à Lublin en juillet 1944 et fort de l’avance des troupes soviétiques, cet organisme se proclame gouvernement légal de la Pologne. Le 1er août 1944, l’Armée nationale intérieure polonaise, qui ne reconnaît que le gouvernement de Londres, déclenche l’insurrection de Varsovie : Staline, dont les troupes sont à 20 kilomètres, laisse la Wehrmacht écraser ces patriotes anticommunistes, qui doivent se rendre après deux mois de combats héroïques. Transféré dans les ruines de Varsovie le 17 janvier 1945, le comité de Lublin, appuyé par les Russes, impose son pouvoir à tout le territoire polonais.

En 1946, les Soviétiques font inscrire Katyn dans l’acte d’accusation du procès de Nuremberg, mais le massacre disparaîtra du jugement final : la vérité, les Anglo-Américains la connaissaient, mais la proclamer serait revenu à accuser l’allié avec lequel ils venaient de gagner la guerre. En 1953, une commission d’enquête américaine parvient à la conclusion que les officiers polonais retrouvés à Katyn ont bien été assassinés par les Soviétiques. Mais ce n’est qu’en 1990, perestroïka oblige, que ces derniers, par la voix de Mikhaïl Gorbatchev, confessent leur responsabilité. En 1992, alors que l’URSS n’existe plus, Boris Eltsine remet au président polonais, Lech Walesa, les preuves de la préméditation du massacre de Katyn.

Au Parlement européen, les députés des anciens pays de l’Est réclament un débat, en mai prochain, sur la fin de la Seconde Guerre mondiale. Selon l’historien Victor Zaslavsky, « la politique soviétique dans les territoires polonais annexés, et l’affaire de Katyn en particulier, représentent un cas emblématique de la politique de génocide de classe) ». Tragique ambiguïté de l’année 1945 : pour l’Europe de l’Est, l’heureuse défaite sur l’Allemagne nazie a signifié l’entrée dans un autre univers de nuit et de brouillard, celui du communisme stalinien. Il n’y a pas de bons assassins : si notre mémoire n’était pas hémiplégique, nous rendrions justice à toutes les victimes des systèmes totalitaires.

  

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