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8 novembre 2013 5 08 /11 /novembre /2013 19:24

LE PLUS. "La France raciste est de retour". C'est en ces termes que le journaliste Harry Roselmack a dénoncé, lundi 4 novembre, un climat nauséabond dans la société française, dans une tribune publiée dans "Le Monde". Racisme, antisémitisme, islamophobie, que recouvrent vraiment ces termes ? Éclairage de Nicolas Lebourg, historien spécialiste des extrêmes droites.

Sans doute ne les aurez-vous pas toutes croisées, mais, depuis quelques temps, les tribunes se multiplient dans la presse française quant aux questions du racisme, de l’islamophobie, de l’antisémitisme. Les textes critiquent l’usage des mots, pointent la réalité ou non des phénomènes.

Cependant, nombre de ces textes fonctionnent en effets de miroir idéologique. Ce qui est affirmé sur ces questions tend quelquefois à se limiter à une énonciation justificatrice des positionnements politiques du signataire.

D'où viennent ces mots ?

Puisque nous sommes au pays de Descartes, il n’est pourtant pas déraisonnable de souhaiter que les débats se fassent avec des bases empiriques claires, des mots dont nous sachions d’où ils viennent et où ils nous mènent. Que recouvrent ces termes ? Voyons le lexique, afin de le mettre au clair.

- Antisémitisme :

Ce mot a émergé en Allemagne avec la publication de "La Victoire du judaïsme sur le germanisme", publié à Berlin en 1879 par Wilhelm Marr (année où il fonde la Ligue antisémite).

La pensée s’inspire des découvertes sur la parenté des langues indo-européennes qui ont donné naissance au mythe de la race aryenne : ici, ce sont les langues du Moyen-Orient qui sont regroupées en un ensemble sémitique dont est dérivé le terme "sémite" pour dégager et ensuite fustiger une "race juive".

L’intention de Marr était d’offrir un nouveau cadre au signe antijuif, voulant le sortir du contexte religieux, de l’antijudaïsme (péjoration religieuse), pour en faire un élément objectif, scientifique, reposant sur des données historiques.

Néanmoins, des allers-retours demeurent structurellement entre les deux notions puisque le IIIe Reich comme le régime de Vichy firent reposer la définition juridique de l’espèce biologique juive sur des critères de démonstration d’appartenance des ascendants au culte israélite. Dans l’Italie fasciste, l’antisémitisme se refusa à prendre les formes matérialistes du discours nazi, et il mit en avant une "race de l’Esprit".

- Islamophobie :

Ce mot est quant à lui l’objet de toutes les controverses. Alors même que semble se dissiper partiellement dans les tribunes susdites sa légende noire, qui voulait qu’il eût été inventé par le régime iranien pour empêcher la critique de l’islamisme, beaucoup continuent à lui prêter cette fonction. Démonétiser un mot par son origine ou ses emplois est rapidement une absurdité. Qu’on en juge avec les autres termes des péjorations altérophobes.

- Nationalisme :

Le terme fut forgé par l'abbé contre-révolutionnaire et théoricien du complot maçonnique Augustin Barruel (1741-1820), qui reprochait à la Révolution d’avoir détruit les anciennes provinces et brisé l'amitié universelle.

- Racisme :

Le mot français "racisme" s’inspire de l’allemand völkisch (partisan de l’idéologie "sang et sol"). "Racisme" s'est imposé dans le vocabulaire des sociétés occidentales dans l’entre-deux-guerres, puis a connu une fortune mondiale. Si le mot est de fraîche date (son entrée dans le Larousse date de 1932), la réalité empirique qu'il recouvre est bien évidemment antérieure.

La pensée raciste, une réaction à des problèmes politiques

Le premier marqueur historique est la limpieza de sangre ibérique. Généralisée à partir de 1492, elle trouve ses fondements à Tolède en 1449. Il s'agit de traquer l'impureté ethno-confessionnelle dans l'Espagne post-médiévale en dévoilant les parts d'ascendance juive que peut comporter un chrétien.

La confession, les mœurs, la culture de l'individu ne sauraient plus suffire à définir son appartenance au monde chrétien : il lui faut lui appartenir biologiquement par une ascendance pure de judaïsme.

Comme l’ont souligné plusieurs historiens, il s'agit là d'un usage ethno-culturel d'une règle de droit germanique connu dans l'Occident médiéval, y compris en France, qu'Isidore de Séville résumait au VIIe siècle par la formule : "L’enfant qui naît prend toujours le statut le plus bas".

L'une des autres matrices essentielles de la pensée politique raciste s'est constituée en pure réaction à des problèmes politiques au sein du royaume de France au début du XVIIIe : l'opposition faite entre "les deux races" qui eussent constitué la France selon les écrits d’Henri de Boulainvilliers (1658-1722).

Il est le chef de file intellectuel de l’opposition aristocratique à l’absolutisme, se refusant à ce que le monarque et son administration centralisent le pouvoir. Pour lui, c’est le droit de conquête des Francs qui leur a donné des droits sur les terres gauloises. D’où il ressort que les Francs auraient donné jour à la noblesse tandis que les Gallo-romains vaincus formaient la paysannerie.

À l'origine du fameux "nos ancêtres les Gaulois"

Descendants de vaincus soumis au droit de conquête, les membres du Tiers état ne sauraient être élevés aux privilèges de la noblesse d’épée. Qui plus est, si les Francs eussent donné l’État noble, ils fonctionnaient sur un modèle égalitaire guerrier où leur chef n’était pas le lieutenant de Dieu mais un simple primus inter pares.

Cette vision raciale revient bien à affirmer une égalité au sein de la noblesse légitimant un retour à une société de type féodale, tout en refusant le processus d’anoblissement des bourgeois utilisé par la monarchie et le principe même de l’absolutisme.

La postérité est immense, puisque cette histoire mythologique s’impose jusqu’au XIXe et inspire le fameux "nos ancêtres les Gaulois" des manuels d’histoire de la IIIe République, par le processus classique de rétorsion de la péjoration, mais aussi Marx et Engels qui la déracialisent pour aboutir à l’histoire comme lutte des classes.

La structure d'une histoire dont le moteur serait l'affrontement entre deux races de qualité inégale n'allait cesser de se redéployer, en particulier dans l'aryanisme.

Divers visages, divers usages

Le "racisme" a ainsi abouti à des conceptions "racialistes", c’est-à-dire affirmant l’existence d’une inégalité des races – traiter une ministre de la République de "guenon", est bien perpétuer cette conception.

"Racialisme" est un terme que l’on trouve d’abord en France dans les publications du courant "socialiste européen" qui, dans les années 1960, fait la jonction entre les groupuscules "nationalistes-européens" des années 1950 et la Nouvelle droite des années 1970. Vingt plus tard, on retrouve le mot dans les sciences sociales anglaises, puis il est importé en France par le politiste Pierre-André Taguieff.

On doit également à ce dernier la popularisation du concept de "néo-racisme" pour qualifier les thèses de la Nouvelle droite détournant le "droit à la différence" en phobie du métissage. Mais, à dire vrai, ces thèses néodroitières trouvaient leurs origines dans la mouvance nationaliste-européenne (en particulier auprès du racialiste et ex waffen SS René Binet) qui, déjà, usait de "néo-racisme" pour décrire leurs conceptions.

Autrement dit, si la question de l’origine et des usages d'un terme avait valeur de censure de son usage, les sciences sociales ne devraient pas seulement abandonner "islamophobie" mais devraient donc s'épurer des mots "nationalisme", "antisémitisme", "racisme", "néo-racisme" et "racialisme"...

En somme, le mot "islamophobie" n’est donc en rien un masque démonologisant par essence la libre critique d’une religion. Il est certes parfois utilisé pour une telle manipulation, mais, sincèrement, on ne sache pas qu'il existe un terme politique qui ne soit pas soumis à de tels déplacements...

La longue route de l’altérophobie

Massificateur et matérialiste, le racialisme était parfaitement adapté à l'ère industrielle. Il fournit sa légitimité philosophique à l'édification d'empires racistes qui constituaient le dépassement des États-Nations.

La prise de conscience de l'extermination des juifs d'Europe et la décolonisation l'ont délégitimé sans retour. La désindustrialisation a permis la mise en place d'un discours de concurrence sociale d'autant plus efficace que le phénomène économique s'inscrivait dans une déconstruction globale des sociétés des démocraties de marché.

Le thème de la "préférence nationale" a répondu à la désindustrialisation, la péjoration tous azimuts de l’islam a fourni un cadre structurant pour interpréter la dislocation culturelle.

Employé à bon escient, "islamophobie" est un terme qui recouvre une péjoration qui, une nouvelle fois, joue sur les déplacements entre le cultuel et le biologique. La récusation de l'usage du terme ne saurait freiner les progressions de l'islam politique mais revient à nier l'existence de cette nouvelle incrimination d'une "race de l'esprit", à ne pas admettre la nouvelle mutation de "l'altérophobie".

Cette dernière recouvre les diverses notions ici présentées. Jouant depuis le XIXe sur des permutations entre l’ethnique et le culturel, en particulier le cultuel, elle est aujourd’hui très vive. Elle ne fonctionne pas seulement sur la péjoration haineuse, mais sur une assignation à origine identitaire permanente qui peut, bien des fois, se prétendre progressiste [1].

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[1] Je n’aurais fait ici que quelques remarques sur ces questions. Le lecteur intéressé trouvera plus amples informations dans l’ouvrage que nous publions en 2014 avec Stéphane François : "Mutations et Diffusions de l’altérophobie, des hiérarchies raciales aux concurrences identitaires", Presses Universitaires de Perpignan

http://leplus.nouvelobs.com/

Nicolas Lebourg, Historien spécialiste des extrêmes droites

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